16.02.2009
Vingt-troisième fournée
- OPUS VINGT-TROISIEME -
MCI – Les échos nocturnes ne parlent que de transits : des bruits de moteurs, des sons de pas qui disent que ceux qui en sont la cause ne sont ici qu’entre ailleurs et ailleurs. Même le bruit de la bouteille qui roule aux pieds du SDF écroulé sur un banc pas loin d’ici parle de voyage, pour statique qu’il soit. A chacun son ailleurs.
MCIII – Malgré la bipolarité radicale des symptômes qu’on leur associe, la tristesse catatonique et la colère confinant à la crise de rage sont des sentiments que je qualifierais de voisins, sachant à quel point il est simple de passer indifféremment de l’un à l’autre.
MCIV – Tu as tout à y gagner ou à y perdre arbitrairement. Tu ne peux pas savoir avant d’avoir essayé, et essayer ne garantit en rien le succès, loin de là. Je sais qu’on parle de la vie, mais un gars me dirait ça à froid, dans la rue, je croirais qu’il cherche à m’embringuer dans une partie de bonneteau.
MCV – Dieu est super fort au bonneteau. Hop hop hop, attention, sous quels gobelets ne se cache pas la pomme ? Perdu… allez, un gage.
MCVI – Je vais pas aller jusqu’à dire qu’il fallait qu’Adam bouffe la pomme comme il fallait que Judas trahisse Jésus pour que son destin s’accomplisse, mais disons que Dieu à dû sentir que s’il se résumait à la vie d’Adam et Eve occupés à ne rien faire, tout nus au beau milieu du paradis originel, le bouquin allait très mal se vendre.
MCVII – Et quand je dis que Dieu est balaise au bonneteau, c’est pas une image : tu prends Adam, il fait ce que Dieu lui interdit de faire, crac, il perd. Tu prends Abraham, il fait ce que Dieu lui ordonne, pan, il perd aussi. Inouï.
MCVIII – Si les hommes ne se serrent qu’une main quand ils se rencontrent, c’est que protocolairement, on reconnaît à l’homme le droit de garder une main libre, de façon à ce que cette dernière puisse rester crispée sur une arme habilement dissimulée, des fois que…
MCIX – Le quatrième amendement de la constitution américaine garantit à chaque citoyen le droit de porter une arme à feu. Le cinquième amendement, moins connu, autorise les enfants à courir partout avec un bâton pointu dans une main et une paire de ciseaux dans l’autre.
MCX – Syndrome de la guerre du golfe et de celles à venir… Parents réjouissez-vous : grâce aux cancers du colon qu’ils découvriront bientôt pas loin de l’endroit où était amarrée leur cartouchière à munitions en uranium appauvri, vos gamins seront des héros morts pour la patrie certifiés conformes, même s’ils sont revenus en vie… on arrête pas le progrès.
MCXI – Quand ton gamin te déclare solennellement pour la première fois que quand il sera grand, « y seura millitère », où se trouve la proverbiale voie du milieu, entre croiser les doigts en espérant que ça passe avec l’âge et lui passer les vingt premières minutes du « soldat Ryan » sur écran géant, à six ans et demi ?
MCXII – Authentique : tout à l’heure, Me Wladymeer est entrée dans la pièce au moment où la télé diffusait un genre de teaser du prochain machin de Benjamin Castaldi ; elle s’est instantanément mise à saigner du nez.
MCXIII – Je sais que les esprits chagrins pourraient invoquer la rhinite qui la pousse à se moucher quarante deux fois par heure depuis deux jours, mais personnellement, j’y vois plutôt un signe.
MCXIV – Qui plus est, ça corrobore deux hypothèses : celle formulée en MXLIX, postulant que le siège de la conscience peut se trouver dans le nez chez les Espagnols, et une théorie nouvelle affirmant que la télé réalité peut provoquer des traumas cérébraux.
MCXV – Dehors, des gamins font rien qu’à pétuler. Il déchirent l’espace de leurs courses, de leurs cris, et mettent des coups de pied dans le temps avec des éclats de rire hystériques : ils s’en foutent. De là à dire que je suis vaguement envieux...
MCXVI – Je sais que pour l’esprit mesquin, c’est facile de regarder ces gamins en se disant « Attends d’avoir trente ans pour voir la grosse crise de rire hystérique que va te causer ton prochain passage à l’A.N.P.E. », mais se consoler aussi tristement, c’est vraiment du nivellement par le bas.
MCXVII – Le gros problème, c’est qu’en raison des facteurs « temps » et « responsabilité », il n’existe aucun moyen de se dire qu’on est d’une certaine manière aussi heureux que l’enfant. On peut en revanche postuler statistiquement que cet enfant sera un jour aussi emmerdé que nous. Il n’existe donc aucun moyen de niveler par le haut.
MCXVIII – Avoir le temps de se regarder le nombril suffisamment pour se sentir vieux à trente cinq ans, comme c’est mon cas, c’est vraiment typiquement un problème de bourgeois désoeuvré. Je sens que je vais encore baisser dans ma propre estime ; sans risque heureusement de heurter quoi que ce soit : manifestement, c’est un puits sans fonds.
MCXIX – Dans quatre mois, en dépit de mes tentatives, mon droit au chômage sera interrompu sans que j’aie transformé l’essai, et nous verrons quelle place par défaut le système attribue à un « sculpteur-dessinateur-batteur-chroniqueur-prof de FLE-traducteur ». Les amateurs de pathos risquent de se régaler : dans le genre drolatique, ça va certainement péter des barreaux de chaises.
MCXX – Dans un film fantastique, quand l’homme crée un mutant, c’est un mutant méchant. Quand il fabrique un robot, c’est un robot méchant. Quand un ascenseur devient doué de raison, c’est un ascenseur méchant. Quand un truc devient anthropomorphique, il est méchant.
MCXXI – Et même quand ils sont gentils, à mon avis, il faut se méfier : Edouard aux mains d’argent doit avoir des envies de meurtre chaque fois que l’envie lui prend de se polir le mandarin.
MCXXII – Ai découvert autre poil blanc dans ma barbe ce matin. Si j’attrape celui ou celle qui déconne dans mon dos avec ma barbe et une machine à voyager dans le temps, ça va très mal se goupiller.
MCXXIII – Essayer de vous faire marrer avec mon malheur existentiel, ça n’a rien d’altruiste dans le fond : on est pas dans le don de soi. Ca me renvoie juste à moi l’impression que je ne souffre pas complètement pour rien.
MCXXIV – Résilience cérébrale : positivisme à double tranchant. Explicitement, ça dit juste que le cerveau a des ressources insoupçonnées pour se remettre de traumas terrifiants, s’il entre dans une démarche adéquate. Implicitement, ça peut signifier que tomber en dépression et y rester, c’est bien le vouloir, ne pas travailler assez à dépasser tout cela et aborder ses pulsions morbides avec une certaine complaisance : bref, tout sauf la faute du système.
MCXXV – L’expression résilience cérébrale vient d’ailleurs de la résilience tout court : cette capacité qu’ont certains métaux à reprendre leur forme originale quand les on les maltraite. C’est le mot « certains » qui fout tout par terre : tous les humains ne sont pas trempés dans le même métal. Une fois que tu les as pliés, certains restent tordus, voire cassés.
MCXXVI – Oh… et j’allais oublier le « déterminisme verbal »… mon pauvre monsieur Cyrulnik, je suis persuadé que vous êtes plein de bonnes intentions, mais si vous saviez où en sont certains, à force d’avoir entendu tout leur entourage affirmer qu’ils étaient forcément voués à un avenir brillant... C’est parfois pire que si on leur avait répété à tue-tête qu’ils étaient foutus à vie depuis la petite enfance.
MCXXVII – Pourtant, je suis persuadé que tout ce que l’auteur de cette théorie désire, c’est offrir à l’humanité les bonnes armes pour aller vers un véritable mieux-être… C’est dire le peu de moyens dont disposent les gens qui souhaitent améliorer la condition humaine.
MCXXVIII – Quelque part, je suis peut-être juste effroyablement jaloux de Boris Cyrulnik, en fait… Enfin, plus de sa capacité à se remettre de ce qu’il a vécu que de son vécu en tant que tel… ça tombe un peu sous le sens…
MCXXIX – Ma dernière statue s’améliore lentement : elle n’a plus l’air de faire le tapin, et sa posture commence à ressembler à celle d’un footballeur. A bien me relire, je me demande d’ailleurs si on peut authentiquement parler d’amélioration.
MCXXX – Footballeurs, ne vous méprenez pas : les péripatéticiennes et vous n’êtes pas dans mes termes les seules créatures de Dieu à partager le statut de bétail humain. Du technicien de surface au top model en passant par l’employé de bureau, on est même foule dans la bétaillère.
MCXXXI – Notre nature peut-elle nous permettre de nous considérer autrement que comme du bétail ou exigeons-nous inconsciemment d’être traité comme tel, parce que c’est sécurisant, dans le fond ? C’est la seule question qui demeure, parce que dans un cas, il reste de l’espoir, et dans l’autre on peut quitter la salle : à partir de là, le film est chiant.
MCXXXII – Il suffit de regarder un type comme moi suer d’angoisse à l’idée de rater un entretien d’embauche dans le cadre d’un emploi qui le rebute par ailleurs absolument, pour se rendre compte que la question précédente mérite d’être posée.
MCXXXIII – Et quand la vie te laisse une opportunité d’échapper à tout cela, en devenant rentier au mépris de tes valeurs, par exemple ; est-il possible de croquer le bon fruit mûr sans éprouver une culpabilité qui, à sa manière, vaut bien l’angoisse d’avoir à croquer chaque jour dans un fruit pourri ?
MCXXXIV – Je commence à envisager un renoncement total, himalayen, genre pagne rudimentaire, altitude, désolation, absence de possessions matérielles et tout le tremblement karmique.
MCXXXVI – Suis revenu de l’Himalaya. Le vide matériel, relationnel et affectif, c’est effectivement tellement de bonheur que le troisième jour, dans un grand éclat de rire hystérique, j’ai failli sauter dans le vide tout court.
MCXXXVII – J’ai été rattrapé in extremis par un Yeti qui gueulait « Fais pas le con, René ! ». De loin, avec ma tronche de la vraie vie, il m’avait pris pour son beau-frère…
MCXXXVIII – Cela étant dit, le jour ou les Yétis, Migous, Sasquatch et autres Bigfeet seront reconnus en tant que minorité ethnique, j’ai bon espoir de me trouver un job terrible dans une ambassade ou un truc du genre.
MCXXXIX – En marge de mes activités au parti mou, je suis d’ailleurs en train de monter un puissant lobby de « semi yetis affublés de patronymes peu vraisemblables ». Pour l’instant on est un.
MCXL – J’ai un copain très présentable avec un nom normal qui voulait participer, mais je lui ai expliqué que je devais me tenir à une ligne politique inflexible. Vexé, il a donc monté le cercle des « pas tout à fait semi yetis dotés de patronymes à peu près crédibles ». Parfait ! Pour que mon lobby serve à quelque chose, il ne lui manquait plus qu’un ennemi héréditaire.
MCXLI – Eh oui, on tue le temps comme on peut en attendant la suite. Voilà voilà voilà...
MCXLII – E8, touché coulé et mat… Putain, t’as encore coulé mon roi du premier coup ! Ha, je t’avais prévenu, aux échecs navals, avec les blancs, je gagne tout le temps.
MCXLIII – Entre deux et quatre heures du matin, aujourd’hui et demain sont un genre de yaourt avec des vrais petits bouts de « maintenant », dedans.
MCXLIV – Le temps est une illusion : « toujours » ne signifie rien, « jamais » est dépourvu de sens, et le temps que tu appelles « maintenant » par son nom, il s’est fait la malle.
MCXLV – Pour le définir plus clairement, maintenant, c’est maintenant, là, trop tard, réessaye.
MCXLVI – Un enfant, t’as beau le prévenir, il termine chez le dentiste : ça lui apprend la vie. Un banquier, tu le préviens, c’est pareil, mais il s’en fout : les caries des subprimes, c’est dans ta bouche qu’on va les fraiser.
MCXLVII – A l’embranchement marxisme / capitalisme débridé, j’ai l’impression qu’en bonne surdouée de la trajectoire idéale, l’humanité tenait sa carte routière à l’envers.
MCXLVIII – Sur un forum, j’ai vu une personne travaillant dans une banque s’inquiéter de son avenir proche. Curieux, ces samouraïs de la finance qui ignorent que « celui qui a peur de mourir ne devrait dans un premier temps pas partir à la guerre ».
MCXLIX – Comment lui faire comprendre qu’elle me faisait penser à un dompteur de tigres qui, après 15 ans de métier, réalisait subitement en se faisant emporter la moitié de la tronche que les griffes de 10 centimètres des bestiaux ne leur servaient pas qu’à se curer la truffe.
MCL – Un bref rappel de fin d’opus, donc, pour ceux qui peinent à assimiler les évidences : l’argent compte plus que vos existences, même si vous travaillez pour lui. Pactiser avec le diable, même en lisant le contrat entre les lignes, c’est vendre à perte… etc.
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